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Les coulisses de Weekly Shônen Jump

Quel est le point commun entre Dragon Ball, Naruto et One Piece ? Il s’agit ni plus ni moins des mangas les plus connus en France et à travers le monde. Mais ce sont aussi des histoires prépubliées dans le magazine  hebdomadaire, Weekly Shônen Jump que les éditeurs du monde entier scrutent chaque semaine afin d’y dénicher leurs futurs best-sellers. Après avoir lu Bakuman, découvrez comment Weekly Shônen Jump a su imposer ses mangas dans le monde entier.

 

 

Amitié, effort, victoire

Située au cœur de Jimbocho, le quartier des librairies de Tokyo, la rédaction du Weekly Shônen Jump qui fêtera ses cinquante ans s'active dans les étages du quartier général de Shueisha, le plus grand éditeur japonais. Derrière leurs ordinateurs, une vingtaine de personne travail sur le prochain numéro à paraître. Mais aucun mangaka n’est présent. Pendant que ces derniers s’éreintent sur leur table de travail, les éditeurs s’affairent en réceptionnant et en validant les planches qui arrivent au fur et à mesure et qui s’entassent sur les bureaux dans de grandes enveloppes en kraft. C’est ici que se construit, chaque semaine, un magazine qui s’écoulait, au milieu des années 1990, à plus de six millions d’exemplaires. Le Weekly Shônen Jump s’achète chaque lundi pour un prix dérisoire (270 yens, soit environ 2,10 euros), bien qu’il soit extrêmement volumineux (la taille d’annuaire téléphonique). On y trouve les nouveaux chapitres d’une vingtaine de mangas très en vogue. Dans les années 1970 et 1980, on y lisait les histoires de Cobra, Captain Tsubasa, Cat’s Eyes ou Kimengumi. Mais c’est en 1984 que l’histoire du magazine un tournant stratosphérique lorsque, dans son numéro 51, le magazine publie les premières pages de Dragon Ball. Pendant plus de dix ans, les aventures de Son Goku vont captiver les Japonais et propulser Weekly Shônen Jump au sommet. Un succès qui ne doit rien au hasard, car depuis son lancement, en 1968 par l’éditeur Shueisha, tout est fait pour mettre Weekly Shônen Jump sur de bons rails. D’abord bimensuel, il devient hebdomadaire un an plus tard pour profiter des habitudes de lectures que ses concurrents, Weekly Shônen Magazine et Weekly Shônen Sunday, installé depuis dix ans. Le Japon retrouvait alors son souffle après la fin de l’occupation américaine. Pour se différencier des titres déjà installés, Shueisha a l’idée de réaliser des sondages d’opinion auprès de jeunes lecteurs, et ce, afin de mieux cerner leurs intérêts. Trois questions sont alors posées :

Quel est le mot qui vous fait le plus chaud au cœur ?

Quel mot vous paraît le plus important ?

Quel mot vous rend le plus heureux ?

Les réponses les plus fréquemment données furent : Amitié, effort, victoire. Ce que devint alors la devise du célèbre magazine et donna même naissance au Shônen, manga d’aventures mettant en scène de jeunes garçons qui ont soif de devenir de vrais héros. A l'instar de Naruto qui rêve de devenir hokage, le ninja le plus fort de son village, ou bien encore de Luffy, le héros de One Piece, qui aspire à devenir le roi des pirates.

Cette ligne éditoriale ultra précise n’est pas l’unique raison du succès de ce magazine. Weekly Shônen Jump a également repris les recettes de ses concurrents. D’abord, consulter et écouter son lectorat. Pour y parvenir, chaque numéro de Jump contient une petite carte que le lecteur renvoie (en échange d’un goodie) après avoir noté les séries qu’il a préférées dans le numéro qu’il vient de lire. Un système sans pitié : les séries qui ne reçoivent pas suffisamment de suffrages positifs sont alors supprimées du magazine dans un délai de dix semaines. Un exemple parmi d’autres, Saint Seiya fut stoppé brusquement et son dernier chapitre ne fut même pas publié dans le magazine, et donc disponible uniquement dans le 28ème et dernier volume que compte la saga. C’est également cette politique qui poussera d’ailleurs Tetsuo Hara et Tsukasa Hojo a quitter Weekly Shônen Jump et à fonder leur propre magazine, Comic Bunch en 2000.

 

Le Japon compte près de 300 magazines de prépublication, plus ou moins spécialisés, proposent des concours pour dénichent leurs futurs auteurs. Ainsi, la moitié des mangaka publiés dans le Weekly Shônen Jump ont remportés un concours tandis que l’autre moitié y a participé. Mais, ce qui distingue ce magazine de ses concurrents, c’est dans la relation qu’il instaure entre un mangaka et son tantôsha (éditeur). En effet, ces derniers prennent des auteurs d’une vingtaine d’années pour les former. Plus qu’un magazine, Weekly Shônen Jump est une véritable école pour les mangaka qui vont être modelés de manière à produire le contenu attendu par le lecteur.

 

 

Ventes en baisse

Après avoir atteint des sommets à la fin de l’année 1995, les ventes de Shônen Jump s’effondrent. En 1997, l’hebdomadaire a perdu près de 3 millions de lecteurs. Depuis quelques années, les tirages sont toutefois relativement stables et tournent autour de 2,8 millions d’exemplaires chaque semaine, ce qui reste exceptionnel pour un magazine hebdomadaire. Cette chute brutale des ventes à la fin des années 1990 est liée à l’arrêt de séries phares du magazine, Yū Yū Hakusho (1994), Dragon Ball (en 1995), puis Slam Dunk (en 1996). Pour enrayer la chute des ventes, le magazine débute, à l’été 1997, la parution de One Piece. La série d’Eiichirô Oda a depuis pulvérisé tous les records. Avec actuellement 93 tomes au compteur et plus de 430 millions de volumes vendus à travers le monde (dont 360 millions au Japon), les histoires de Luffy et de sa bande de pirates continuent, trente ans après ses débuts, à captiver les lecteurs. En France, la série est publiée chez Glénat depuis 2000 et caracole en tête des ventes de mangas chaque année. Pas si étonnant lorsque l’on connaît le rythme de vie de ces auteurs, contraints, chaque semaine, de livrer un nouveau chapitre de leur série pour qu’il figure dans le magazine. Au Japon, l’éditeur envoie des coursiers toute la journée chercher des pages chez les auteurs pour être sûr de boucler le magazine. Il y a vraiment une organisation industrielle. Les auteurs ont tous des assistants pour les décors, le lettrage, les onomatopées, etc. Soumis à un rythme effréné, il arrive parfois que des mangaka tombent malades, comme c’est arrivé à l’auteur de My Hero Academia, Kohei Horikoshi, au printemps 2017. Incapable de produire la vingtaine de pages attendues (à titre de comparaison, c’est ce que doivent dessiner les auteurs de comics américains par mois), il a contraint Shônen Jump à paraître une semaine sans sa série ce qui a eu pour effet de faire baisser les ventes du magazine. Outre des répercussions sur leur santé, ce rythme, imposé par une publication hebdomadaire, transforme souvent l’auteur en ermite reclus dans son atelier ce qui a pour conséquence de ne plus faire réellement rêver les apprentis dessinateurs. Quant au lien si particulier entre le mangaka et son tantô qui a toujours fait la force du Weekly Shônen Jump, il est peut-être en train de devenir son talon d'Achille. Car, désormais, certains jeunes auteurs, même s’ils désirent plus que tout être publiés dans le célèbre magazine, souhaitent également affirmer leur personnalité. Ils souhaitent s’essayer à d’autres graphismes, d’essayer d’autres histoires et se rebellent par rapport à leur tantô.

 

 

Du papier au numérique

Le smartphone est aussi pointé du doigt. En 2018, dans les rames du métro de Tokyo, personne ne lit plus de magazine papier. Il y a 20 ans, tout le monde lisait Jump dans les transports. Aujourd’hui, tous les usagers des transports en commun sont sur leur téléphone, certains pour lire, mais surtout pour regarder la télé, jouer ou être sur les réseaux sociaux. La chute des ventes de Jump coïncide d’ailleurs avec le lancement en 1999 d’internet sur les mobiles, appelé i-mode au Japon. Et depuis la fin de Naruto et de Bleach, Weekly Shônen Jump prépare la relève. Même si, sauf coup dur, One Piece ne devrait pas s’arrêter de sitôt, le magazine cherche désespérément sa prochaine série à succès. Food Wars !, Black Clover, My Hero Academia ou plus récemment, The Promised Neverland, marchent très bien, mais il est peu probable que ces séries durent une dizaine d’années. Et pour tenter d’enrayer l’érosion des ventes, ce sont vraisemblablement les usages qu’il faut repenser.

 

L’année dernière au Japon, les ventes de manga en numérique ont dépassé pour la première fois celles des mangas imprimés, selon une enquête réalisée pour le compte de l’association des éditeurs japonais de magazines et de livres. Depuis la crise de la fin des années 1990, les éditeurs de mangas japonais entrevoient enfin une lueur au bout du tunnel. Il a fallu attendre 2014 pour que Shueisha se dote d’une rédaction numérique. Aujourd’hui, en plus de la vingtaine de personnes qui travaillent à la rédaction de Weekly Shônen Jump, neuf sont en charge de Shônen Jump +, la version online du magazine disponible grâce à une application pour smartphone ou pour ordinateur. Des supports qui permettent de lire, chaque semaine, Shônen Jump, mais également toutes les séries publiées dans l’hebdomadaire. Une petite révolution qui a trouvé ses adeptes. Chez Shueisha, on continue d’expérimenter sans relâche pour anticiper les futurs usages de lecture.

 

Il est difficile de savoir à quoi ressemblera le marché du manga dans dix ou quinze ans. Ce qui est sûr, c'est qu'il va falloir s'adapter à un monde numérique et sans frontières. Et il faudra, plus qu'aujourd'hui, donner aux lecteurs des personnages dont ils auront envie de suivre les aventures.

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