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Berserk - Partie #1

Manga culte dès sa parution en 1989, Berserk est l’incontestable référence de la Dark Fantasy du manga. Ce seinen comporte 40 tomes et est toujours en cours de parution dans le magazine Young Animal.  

 

Berserk n'est assurément pas une saga comme les autres et, définitivement, aucun manga ne lui ressemble. Kentaro Miura a créé une œuvre d'une densité exceptionnelle tant dans les thèmes qu'il aborde que dans les références qu'il convoque et, après quasiment 30 ans de parution, il convient de revenir sur ce summum de la Dark Fantasy. Déjà, définissons le genre : contrairement à des œuvres de pure héroïque-fantasy, la Dark Fantasy se distingue par son caractère éminemment pessimiste et désenchanté. Ici, peu de place est laissée à l'espoir et à la lumière, le monde est à bout de souffle, tout comme ses personnages et l'apocalypse n'a jamais été aussi proche. Un sous-genre très adulte donc, qui fait la part belle à tout ce que l'homme contient de plus sombre et violent en lui et qui pourrait être très mal interprété si on ne prend pas la peine de s'y intéresser.

 

 

L’histoire

Berserk relatent les aventures de Guts, un jeune « guerrier noir » errant, doté d'une gigantesque épée. Peu loquace et ravagé par la haine, chassant des « apôtres ». Ces derniers sont des humains ayant passé un pacte avec les « God Hand » (des déités infernales venant d’une dimension labyrinthique) et dotés par conséquent d’une nature monstrueuse, qui les pousse à commettre les pires atrocités.

Intégré à la Troupe du Faucon, Guts va progressivement en gravir les échelons à mesure que le groupe vend ses services aux deux puissances en guerre dans un monde médiéval fantastique impitoyable. Devenu bras droit de Griffith, Guts se sent enfin chez lui et voue une admiration sans bornes à son maitre jusqu'à ce que ce dernier, doté d'une ambition dévorante, se fasse trahir par le Roi de Midland qui l'enferme dans un cachot et le torture pendant une longue période, de laquelle il ressortira transformer. Griffith, grâce à un artefact qu'il possède depuis son plus jeune âge, le Béhélit, entre en contact avec les puissances démoniaques supérieures pour effectuer un gigantesque sacrifice afin de renaitre sous la forme de Femto, une figure quasi divine. Guts s'en sort, en y laissant un œil et une main, avec quelques rares chanceux, et, frappé du sceau du démon, décide de se venger de son ancien allié dans un monde à nouveau plongé dans les ténèbres.

Les deux premiers volumes racontent la rencontre de Guts, recueillit par les mercenaires à la solde du royaume de Midland, la Troupe du Faucon : Casca, Judeau, Rickert, Gaston, Carcus, Pippin et Griffith, leur chef. De cette rencontre naîtra une amitié ambiguë entre ce dernier et Guts, mais néanmoins efficiente : la présence du guerrier noir, se révélera vite indispensable à l'ambition du jeune Griffith, bretteur et tacticien hors pair. Peu à peu nous est dévoilé le récit de l'ascension puis la chute de la Troupe du Faucon, ainsi que la relation entre ces deux guerriers, particulièrement complexe. Entre relation d'intérêt (Griffith utilise la force de Guts), respect mutuel (les deux se considèrent mutuellement en tant que soldats), et affection profonde (chacun a besoin de la présence de l'autre de façon inexplicable). La relation Griffith/Guts est basée sur l’amitié de Kentaro Miura avec son ami mangaka Kōji Mori.

Au troisième volume, la croisade de Guts s’arrête brusquement pour nous offrir un flashback en 11 tomes. Cet excellent arc nous permet de suivre l’évolution de notre héros, de sa naissance à sa rencontre avec la Troupe du Faucon, jusqu’au déclin de cette dernière. Rongé par le ressentiment, détruit psychologiquement et physiquement à cause de l’avidité de son ancien ami Griffith, Guts part au terme de cette partie qui fait le lien avec les premiers volumes en quête de vengeance. Torturé pendant toute une année et réduit à l’état de loque, il n’hésitera pas à sacrifier ses camarades pour obtenir un corps divin et se venger de celui qui l’a détourné de son rêve. Amour, haine, espoir, désespoir, pureté et noirceur. Tous ces sentiments se sont entremêlés en Griffith et Guts, l’un prédestiné à devenir le cinquième God Hand, Femto, l’autre condamné à le morigéner.

Dans la deuxième partie de l'histoire, les nouveaux alliés de Guts sont Puck, un elfe faisant partie de la famille des esprits élémentaires du vent, Farnese, l'ancienne chef d'un bataillon religieux, Serpico, le serviteur de Farnese, Isidoro, un jeune garçon désirant être le disciple de Guts, Schierke, une jeune sorcière et Isma.

 

 

Particulièrement crue, le manga qui se montre sans concession dans sa façon de présenter les choses : la religion, la pédophilie, l'infanticide, l'inceste, le viol et les nombreux massacres renvoient une image particulièrement sombre de l'âme humaine, dont Griffith est à ce titre le plus parfait représentant. En filigrane apparaît donc une réflexion sur l'homme, partagée entre sa monstruosité (les monstres étant une représentation physique de la part d'ombre qui sommeille en chaque Homme), sa violence (le monde de Berserk est ravagé par plusieurs guerres), son ambition (illustrée à merveille par le rêve et le machiavélisme de Griffith), ses désirs, et la volonté inhérente à tous de rechercher à faire le Bien, et ce parfois au détriment des autres.

Dans son manga, Kentaro Miura n'hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions morales et philosophiques. Tout le génie de cette œuvre et de son auteur est d'avoir choisi la voie de l'ambiguïté. L'opposition animalité-civilisation représentée par Guts et Griffith au début se renverse de multiples fois et si Griffith s'impose, une fois qu'il est devenu Femto, comme la figure du mal par excellence, ses intentions, au fond, restent pures et nobles. Seule la méthode est discutable. Pareil pour Guts, qui se transforme en démon, aveuglé par sa quête de vengeance, persuadé qu'il doit faire le Bien en tuant Femto, alors qu'il répand la mort. Au milieu de ces deux antagonistes complémentaires et opposés, seule la pauvre Casca, capitaine de Griffith, amoureuse de son maitre puis de Guts, représente une alternative à laquelle nous pouvons apposer un minimum de bon sens. Mais, ainsi en est-il de l'univers créé par Kentaro Miura, le prix à payer est énorme et conserver son humanité n'est possible qu'au prix de la folie et du danger constant de basculer à tout moment. Et Guts, tiraillé entre son désir de vengeance et son besoin de protéger celle qu'il aime, perdu entre les deux, fatalement humain, malgré tout ce qu'il accomplit...

Kentaro Miura est un esthète, un mangaka cultivé, revendiquant l'héritage de Guin saga, et héritier du travail de Hokuto No Ken sur lequel il a travaillé en tant qu'assistant aux côtés de Tetsuo Hara. Est-il besoin de rappeler ses différentes sources d’inspirations ? L’une d’entre elle a aussi inspiré un autre grand du manga bien connu, Go Nagaï. Il s’agit de l’artiste Gustave Doré, qui a lui-même pris pour source d’inspiration la divine comédie de Dante. Comment ne pas voir en la dimension parallèle une référence évidente à Relativité, une gravure sur bois de Escher ? Il en est de même pour l’architecture des châteaux et bien d’autres choses encore.

 

 

Influence et inspiration

Berserk est ambitieux. Plus que simplement épique, c'est une histoire sur le Mal se trouvant en chaque Homme, à celui que chacun engendre, et sur une conception de Dieu, de l'humain face à lui, et de la causalité de chaque acte. La violence, le pouvoir, le sang, le sexe, l'espoir et (surtout) son inverse, la croyance, l'enfance... la complexité et la richesse des thèmes abordées n'en finit pas de s'étendre, tout en ne s'éloignant jamais de l'action et du dynamisme introduit aux prémisses. Seul un monde aussi noir et violent que celui du Midland peut exacerber les émotions ressenties à la lecture et accoucher d'une telle puissance du récit. Le manga est avant tout l’œuvre d’une vie, celle de Kentaro Miura. Son dévouement créatif et son perfectionnisme ont fait de Berserk l’un des mangas les plus travaillés qui soient, en particulier dans sa forme. En ce sens, l’esthétique sublime de l’œuvre (qualitativement croissante au fil des tomes), en justifie à elle seule la lecture. Cela est possible grâce au dévouement graphique de son auteur. Kentaro Miura a digéré à peu près toutes les références qui parlent à l'inconscient collectif en termes d'imageries horrifiques. Ainsi, nous retrouvons beaucoup de H.R. Giger dans ses décors apocalyptiques (le papa d'Alien) tout autant que du Hellraiser dans le design de ses créatures supérieures. Et comment ne pas citer Phantom of the Paradise, dont le heaume de Griffith reprend le design exact du casque porté par l'infortuné héros du film de De Palma ? Pourtant, il ne s'agit pas de citation gratuite, puisque tout fait sens. Il est manifeste de mettre en rapport différentes imageries cauchemardesques pour atteindre la forme représentative commune du mal la plus pure qu’il soit. Les abominations ont toujours cet aspect répulsif-attractif, cette zone de gris philosophique qui nous révulse sans pour autant que l'on n'en saisisse pas la beauté macabre et envoûtante.

 

 

L’œuvre tisse la toile d’un monde d’horreur et de violence qui se déploie au cœur d’un univers imaginaire, évoquant l’Europe médiévale. Cet espace inquiétant est le théâtre de drames d’autant plus dérangeants qu’ils paraissent vraisemblables, aussi insoutenables soient-ils. Pourtant l’auteur n’y décrit pas une page du passé historique, mais nous invite à suivre des personnages pris au piège du cauchemar de la causalité du monde. Après l’avoir suivi Guts pendant trois tomes, le manga retrace son passé, de sa naissance à son traumatisme, source de tous les maux du présent, et symbolisé par la marque du sacrifice. Ce long flashback qui s’étend du tome 3 à 14 représente l’arc le plus intense de la série : L’Âge d’or, relatant l’ascension et la chute de la troupe du Faucon. Au-delà, nous virons dans un monde de ténèbres, les horreurs qui parsèment les trois premiers tomes prennent alors sens, et nous ne pouvons que soutenir Guts dans son implacable quête de vengeance. Celle-ci s’accomplit le long d’un chemin sanglant où sa force vitale se nourrit d’une haine sans bornes dirigée vers l’autre personnage important du manga : Griffith, personnage aussi fascinant qu’ambigu. La haine du guerrier noir est cependant éclairée par son amour pour Casca, dont il tente d’assurer la protection. Comme lui, elle est porteuse de la marque. Ces sentiments antagonistes font de Guts le personnage archétype tant porté par Éros que par Thanatos et ainsi à même de représenter les pulsions résidant en tout être.

 

Véritable plongeon dans l’abîme qui s’opère au fil des tomes, où la corruption de l’âme humaine suit une progression inéluctable dont Guts est le symbole. D’autres personnages et situations viennent compléter cette fresque de noirceur qui émane bien au-delà des pages pour s’immiscer dans l’esprit du lecteur, jusqu’à l’engloutir tout entier lors du climax sacrificiel du treizième tome. Il ne fait nul doute que si la violence joue un rôle prépondérant dans le manga, c’est afin de mieux explorer les facettes les plus sombres de l’âme humaine. Ce facteur n’est jamais gratuit et vient enrichir la psychologie d’un personnage ou appuyer un certain trauma, souvent lié à l’enfance, thème tant crucial que récurrent au sein de l’œuvre. De plus, la morale ne vient jamais alourdir l’ensemble, présenté sans aucune concession, qu’il s’agisse de pédophilie, d’inceste, de viol ou de massacre. L’Homme y est intimement lié à une forme de monstruosité. Cette œuvre est là pour le rappeler avec force et violence : il y a toujours eu et il y aura toujours des guerres sanguinaires, et des hommes corrompus par l’ambition, le pouvoir, ou leur désir. L’existence est un champ de bataille. Comme dit plus haut, à trop vouloir faire le Bien, l’homme peut aussi être cause de souffrance chez ses semblables. Ainsi, c’est au sein même de Guts que se terre la bête des ténèbres, représentée matériellement par l’armure du Berserker, symbole même de cette violence qui sommeille en chaque être. Et il ne s’agit pas là d’un double maléfique, mais bien d’une entité inhérente à l’individu. Ainsi, bien qu’il nous projette dans un univers de fantasy, le manga tend un miroir implacable sur la nature humaine, et dont le reflet nous révèle âprement un puits sans fond d’horreur, d’effroi et de cruauté.

 

 

Force incontestable du manga, l’auteur n’enferme pas son univers dans une opposition marquée entre Bien et Mal avec des archétypes religieux marqués tels que des figures divines ou diaboliques. Dans un entretien datant de 1996, Kentaro Miura disait que : « Dieu et le Diable sont des créatures nées des pensées humaines. Ce discours est semblable au paradoxe de l’œuf et de la poule : lequel des deux est né en premier ? L’existence de Dieu et du Diable est un reflet de l’existence humaine ».

Le divin dans Berserk est une extension de l’humanité et non le reflet d’un mode de pensée ou le résultat d’un dogme. Ainsi, la grande puissance supérieure, Idea, l’Idée du Mal, est née de l’inconscient des humains, et représente tous les sentiments négatifs tels que la peur ou le désespoir. Idea est une conscience commune qui dépasse l’individualité, agissant comme l’ego du monde. L’Homme a désiré une raison au destin qui le dépasse, l’Idée du Mal fournit cette raison en manipulant les évènements humains par la causalité, tout en laissant une certaine forme de libre arbitre relatif. Cette conception régissant les règles du monde brouille dès lors les notions manichéistes du Bien et du mal, car le Dieu tout-puissant n’est pas un Dieu aimant, et son contraire, le Diable, n’existe tout simplement pas.

Cependant, les humains n’ont pas conscience de cette puissance qui les dépasse et Miura inscrit son manga dans un univers très réaliste de la société féodale où les individus ont une conception tout à fait humaine (et surtout judéo-chrétienne) du paradis et de l’enfer. Ce choix permet d’intensifier le récit en confrontant la papauté aux païens, accentuant la complexité psychologique d’un personnage comme Farnèse. Cette décision installe la narration dans un univers riche en repères pour le lecteur, sans virer dans la fantasy ostentatoire d’un Seigneur des Anneaux, lorgnant davantage vers l’œuvre de David Gemmell. Pourtant, là où le Bien et le Mal ne s’opposent pas au niveau microscopique, au sens théologique, il en est tout autrement à une échelle macroscopique avec les personnages de Guts et Griffith.

 

Heinowitz

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